JUSTICE AU VILLAGE



Nous sommes le mardi 16 octobre 2001, sur la commune de Gihara, au Rwanda. Plusieurs dizaines de détenus du cachot de Runda, province de Gitarama, et de la prison centrale de Gitarama sont présentés à la population sur les lieux de leurs accusations de crimes.
Au Rwanda, petit pays d’Afrique de l’Est, entre 800 000 et un million de personnes principalement de l’ethnie Tutsi ont été massacrées par celles de l’ethnie Hutu entre les mois d’avril à juin 1994. Le plus grand génocide de cette fin de millénaire. Cent jours de massacres, une personne assassinée toutes les dix secondes à coups de machette; hommes, femmes, enfants... Six ans plus tard, cent-vingt mille personnes sont emprisonnées pour crime de génocide, un rwandais sur cinquante. Les prisons sont saturées, les écoles et institutions ont été transformées en cachots dans des conditions de vie extrêmes. Une erreur administrative m'a permis d'obtenir l’autorisation de visite et photographier me donnant l’accès fortuit à une horreur sans nom.

Face à ce drame, le gouvernement rwandais a décidé d’accélérer le processus judiciaire, la solution retenue est celle de la justice traditionnelle : « la Gacaca » (prononcez gatchatcha), littéralement « la justice sur le gazon ». L’accusé est présenté devant ses accusateurs sur le lieu de ses crimes/délits supposés. La constitution préalable d’un dossier judiciaire est nécessaire mais très compliqué dans ce pays où la plupart des membres de l’appareil judiciaire ont été massacrés.
J’assiste à la séance d'essai de la première Gacaca, réalisée à titre expérimental et supervisée par le procureur général de Gitarama Jean-Marie Vianney Mbarushimana. Alison Desforges, auteure du rapport référence du HRW, (Human Rights Watch) « Aucun témoin ne doit survivre » et représentante officielle du HRW et de la FIDH (Fédération Internationale des Droits de l’homme) est venue spécialement de New-York pour assister à cet événement. Celui-ci se déroule sur la place centrale d’un petit village rwandais à une heure de voiture de Kigali, la capitale.
Tout le village est là, quelques journalistes locaux sympas et une équipe télé européenne ont fait le déplacement. Marco Longari, mon confrère du bureau de l’AFP Nairobi est également présent. Nous ne sommes que deux photographes. L’ambiance est détendue ; je connais bien Marco, ça fait un moment que je travaille dans la région, et on s’entend bien. C’est un bon photographe, italien, réglo, cultivé, tutto aposto !

La séance démarre comme prévue à 14h00. Au Rwanda, ancienne colonie allemande tout est carré. Les détenus sont présentés, les accusations sont lues. De nombreux détenus sont disculpés par le public présent, d’autres voient leurs crimes convertis en délits et sortiront libres. Une ambiance très tendue au départ. Imaginez un groupe de terribles sanguinaires de retour sur les lieux de leurs crimes et la tension de la « Première » ! Mais les rwandais en ont assez, ils veulent aller de l’avant, oublier ce drame qui continue de les diviser. Mon niveau de Kenyarwandais étant limité, je me fais traduire les échanges par les confrères locaux. C’est très facile de shooter ; le procureur nous a permis de travailler librement, les confrères sont très cools, le public assis à même le sol nous fait de la place pour circuler librement et pouvoir bouger. Quelquefois dur mais souvent sympa de travailler en Afrique et tellement photogénique, j’adore !
Cela fait plusieurs heures que la séance a démarré, la lassitude s’installe, mais personne ne part. Les villageois se sont sans doute organisés pour rester jusqu’à la dernière minute. L’accusé suivant est invité à se présenter. C’est un homme d’une trentaine d’années, accusé de crimes ici même, dans ce village. Les accusations figurant dans le dossier sont lues. L’accusé écoute puis répond, se défend. On me traduit : tout est faux, il s’agit d’une erreur ou d’accusations injustes, lui n’a rien fait. Innocent accusé à tort comme d’autres, sans doute pour des questions de vengeance ou de parcelles de terre. Il va être innocenté, c’est sûr ! Tout comme la femme juste avant lui. Elle s’appelait Beate et venait de passer cinq années à la prison centrale. Innocentée, libérée de suite.
Du groupe assis au sol se lève une femme. Tout le monde se tait. Allez savoir pourquoi je suis à deux mètres derrière l’accusé, seul. Je m’approche et viens me coller derrière lui avec mon 21mm, un très grand angle et donc une vue très large. Le sixième sens du photographe sans doute. Elle tend la main vers lui et lance plusieurs phrases que tout le monde entend dans le silence de cette place de village. Ici, tous connaissent son histoire. Certains ont assisté à de véritables drames et veulent oublier. Pas elle. Elle n’oublie pas et vient de formellement reconnaître l'assassin de son mari parmi les prisonniers du cachot de Runda. Elle l'accuse ouvertement de crimes de génocide. On me traduira plus tard : elle donne tous les détails sur ce qu’elle a vu de ses yeux, très précisément : où, quand, comment, l’agonie et le massacre de ses enfants se sont déroulés devant ses yeux. Cette femme était là depuis le début. Je m’en suis rendu compte par la suite en regardant les diapos. Elle avait assisté, écouté silencieusement et attendu son affaire. Elle s’était levée calmement. Cela faisait sept ans qu’elle avait tout perdu mais n’avait rien oublié. Elle avait peut-être pardonné mais n’avait pas oublié.
Il est reparti en prison, avec cette fois un dossier était bien chargé,précis, avec tous les détails de ses crimes. Je n’ai pas eu connaissance de la sentence finale, car pour les crimes de première catégorie – auteurs et organisateurs - c’est la justice institutionnelle qui prendra le relais, avec une peine s’élevant soit à la perpétuité soit la mort.
Jamais je n’oublierai cet instant, cette photo, le calme, la détermination dans le regard et le geste de cette femme. Aucune haine dans ses yeux, juste le besoin de justice. Quel courage il lui a fallu pour survivre !





 


UN AIR DE FAMILLE


Novembre 2014, zone des Dunes, Calais.
J’ai commencé à travailler sur Calais en décembre 2002. Ça fait douze ans que je viens dans la région du Calaisis photographier l’immigration.
Douze années, des centaines de photos, quelques parutions, deux expos, et pas grand-chose de changé à part les têtes, le nombre de migrants, leurs origines et les lieux.
La « jungle » - ainsi baptisée par les migrants eux-mêmes - est passée du petit bois de la zone des Dunes à la zone Marcel Doret, puis aux bâtiments abandonnés de Calais centre. Elle est ensuite revenue au pré de la zone des Dunes pour s’installer ensuite sur le stade de foot de l’usine Tioxide, site classé Seveso et hautement pollué mais en libre accès.
Je suis venu il y a une semaine et suis reparti sans rien de nouveau. Les lieux changent, les visages changent, les problèmes restent les mêmes et, pire que tout, le regard s’habitue et s’use.
Alors j’ai décidé de revenir enrichir ma base d’images grands formats couleur pour ma série « My last campagne ! ». Cette série superpose de vrais slogans issus de pubs à des images de la réalité qui leur correspondent, tirées de mes propres archives. Aucun trucage si ce n’est le montage. J’ai commencé cette série il y a une année. Je trouve qu’elle constitue une bonne transition dans mon travail.
Me voilà donc dans la zone des Dunes avec ma chambre 4x5’’sur le dos, un immense trépied et un lot de chassis dans les poches de la veste. J’ai de très grandes poches. Ça fait toujours son effet un photographe et sa chambre. Où que j’aille, ça marche. Ce système présente des défauts mais aussi beaucoup d’avantages.
Ici, dans cette jungle, le matériel atteint très vite ses limites. Impossible de demander aux migrants de ne pas bouger. Nous ne parlons pas les mêmes langues, ils ont d’autres priorités et moi je n’ai que de la 100 Asa, c’est peu en hiver.
Je suis resté plusieurs heures, deux jours de suite. Quand je suis sur Calais, j’ai l’habitude d’être logé chez une connaissance, coûts réduits. Forcément, en douze ans je m’y suis fait des amis.
Hier il a fait beau, froid mais beau. Aujourd’hui il fait froid. Il y a de la grisaille, de l’humidité, de la bruine. Mais ce soir je serai au chaud, au sec. Les migrants eux seront dehors à chercher un passage pour l’Angleterre ou sous la tente à se réchauffer. Le froid, l’humidité, la boue, ils connaissent. Beaucoup d’entre eux avaient un métier dans leur pays d’origine, certains une famille. Je pense que personne ne choisit librement une vie de migrant, d’exilé. Elle s’impose comme une fuite pour la survie, pour une vie meilleure.
J’ai presque fini ma journée, il a plu et j’ai été accueilli et invité à partager un thé sous une tente. La pluie s’en va. Je sors et pose mon trépied pour faire une dernière image de ces personnes avec lesquelles je viens de passer un moment.
Une femme arrive avec ses deux enfants et les place devant l’objectif, à trois mètres. Elle les laisse, se met sur le côté. Je n’ai rien à faire ; juste le point, régler mon diaph, ma vitesse, mettre un chassis et appuyer. Une photo facile comme il en arrive rarement ! Mais j’ai fermé les yeux au moment d’appuyer, je n’ai jamais su pourquoi. Trop dur sans doute. La mère récupère ses enfants, me dit sans doute merci.
Retour à Paris et développement ; je récupère mes Ektas périmés depuis longtemps. Beaucoup sont fichus car ça fait longtemps que je n’ai pas assez de sous pour travailler avec des films frais et que je suis contraint d’acheter des lots périmés au rabais. J’accepte cette difficulté supplémentaire et les surprises qui vont avec.
Parmi les plans-films je découvre cette image et je rajeunis de quarante ans. Je me souviens parfaitement de cet instant. Septembre 67, j’ai 3 ans. Avec ma sœur, nous entrons à l’école maternelle Anatole France, pas un mot de français, complètement paumés au milieu d’autres gamins qui pleurent. Dans mon souvenir nous avons le même regard que ces deux enfants sur la photo, pas tristes, totalement perdus dans un monde que nous ne comprenons pas. Notre mère nous a placés là, pour notre bien. Elle est partie et nous nous demandons pourquoi les autres pleurent.
Calais m’a souvent tiré les larmes des yeux, cette photo continuera sans doute encore longtemps.





 


HASSAN



C’est une photo frontale comme je les aime, une construction qui se veut simple et efficace ; le jeu et l’opposition de deux plans ; un premier plan dominant en avant-plan dans lequel figure l’humain et un arrière-plan contenant les informations nécessaires à la compréhension du contexte de la prise de vue. Entre ces deux plans, un mur occupe la majeure partie de l’image et symbolise la dualité entre ces deux plans, et au-delà de celle-ci, représente le rapport de la domination de la machine sur l’homme ainsi que celui de l’enterrement souterrain de l’homme. L’opposition du statique au dynamique est également illustrée par la présence dans les deux plans de couleurs similaires (notamment le rouge, le vert et le jaune) ainsi que par le jeu sur la netteté du premier tiers inférieur en contrepied du flou de l’arrière-plan. Une séparation de gris est fixée par ce mur de béton. Le gris, zone neutre, le gris également la couleur neutre en photographie, occupant le premier tiers inférieur de l’image. Les contrastes remplissent leur rôle dans la photo et exacerbent le déséquilibre suggéré entre les deux parties de celle-ci. La simplicité de la composition induite par la dualité renforce ce propos.

Hassan était originaire de Mogadicio en Somalie, une terre qu’il a quittée pour fuir une guerre avec le pays voisin, un enroulement dans l’armée, une mort quasi certaine. Il y a dix ans, il avait laissé derrière lui son épouse et une fille pas encore née, qu’il n’avait jamais vue. Un destin comme des milliers, millions d’autres, créé par le chaos de la guerre, se prolongeant dans le drame du modernisme.
J’ai rencontré Hassan le 29 mars 2005 alors que je travaillais sur ma série sur le périphérique parisien. En 2002, lorsque j’ai su que j’allais devenir papa, j’ai pris la meilleure décision de ma vie : arrêter de voyager, rester à Paris, m’occuper de ma fille. Je me suis donc centré exclusivement sur ma proximité territoriale. Le travail sur le périphérique est né de là.
Ce jour-là, j’étais allé porter quelques photos à des personnes que j’avais photographiées quelques semaines plus tôt sur le périf ; j’avais ensuite prolongé ma quête photographique. Je me souviens qu’il faisait une de ces journées où l’hiver traîne sur la longueur ; grisaille, humidité et vent étaient au rendez-vous. Les boîtiers sont solides, mon cuir aussi.
Arrivé à l’angle des Maréchaux et de la porte de la Chapelle, j’ai aperçu au loin un homme qui marchait seul. Malgré la distance, j’ai senti quelque chose de fort, une de ces vibrations qui attirent les photographes là où eux seuls savent aller. L’homme était grand, un peu foncé, africain, mais pas de peau totalement noire. Vêtu proprement mais pauvrement, il marchait dignement, seul. De là où je me situais, je ne pouvais pas en voir plus.
La porte de la Chapelle est un endroit compliqué pour les photographes. Un mélange d’interdits et de dangers, où s’entrecroisent routes, populations, voitures. Une époque où aucun tramway ne circulait encore dans ce no man’s land.
Marchant plus vite que lui, je ne voulais pas le perdre. Il se dirigeait vers le périf. Il n’y avait que quelques centaines de mètres entre l’endroit où nous étions et le périf, mais pour les piétons les voies d’accès, de sortie, l’entrée de l’autoroute constituent un véritable cauchemar. Hassan s’est engouffré sous un pont et a disparu de ma vue. Je l’avais perdu. Je suis monté sur le terre-plein pour tenter de le retrouver, et l’aperçus se diriger vers l’échangeur souterrain. Je me suis élancé vers lui et me suis retrouvé en bas. Il était là en train de se préparer à s’allonger pour se reposer. Il n’était pas encore 17h, mais en mars les journées sont encore courtes et dures pour celles et ceux qui vivent dehors. Il s’est allongé dans un duvet au bord de la rampe d’accès à l’autoroute. Derrière ce muret de béton, à deux mètres de sa tête passaient des dizaines, centaines, de voitures. Toute la nuit ces voitures allaient passer au-dessus de ce corps allongé…
Je me suis approché, le boîtier à la main, nos yeux se sont croisés ; je me suis accroupi, ai porté le boîtier à mes yeux, shooté. J’avais la photo, cette photo. Nous n’avons pas échangé un mot, mais tout était dit. J’avais en ma possession une des très grandes photos de ma vie ; ce regard disait tout, pas besoin d’en rajouter !
Ensuite nous avons un peu discuté, c’est là qu’il m’a raconté son histoire.
Nous avions exactement le même âge, deux pères que tout a rapproché pour le temps d’une photo.
Je ne l’ai jamais revu.
Je ne pourrai jamais le remercier de ce cadeau qu’il m’a fait, ce qui me rend triste.
J’espère qu’il a pu retrouver sa famille, c’est ce que je lui souhaite, ce que je leur souhaite.





 




THE SARKO-SHOW

Pour moi, c’est LA PHOTO de cette série.
J’ai pris cette photo le lundi 6 juin 2005. Il est près de 9 heures du soir, je suis crevé. Sarko a été nommé quelques jours plus tôt ministre de l’Intérieur du gouvernement de Dominique Villepin, sous la présidence de Jacques Chirac.
Toute la journée il a fait sa com’ du ministre de l’Intérieur qui protège les français en luttant contre l’insécurité. En fait sa com’ pour l’élection présidentielle à venir, dans deux ans. Il s’y prépare, moi aussi. Je sais qu’il va gagner, ça fait plus d’un an que je le suis à un rythme plus ou moins soutenu.
Il a fallu batailler pour ça, vraiment batailler. Je sais de quoi je parle. J’en garde des traces, son service presse aussi. Nous avons marqué nos territoires, les couteaux sont rentrés et l’on m’en reparlera à la toute fin, à l’Elysée. J’y reviendrai, forcément, ça fait partie de l’histoire.
Ça fait donc plus d’un an que j’ai commencé cette série. J’ai des centaines de photos, en fait une petite vingtaine mais je ne le saurai qu’à la fin. Je n’ai encore rien diffusé, rien ne me convient. J’ai de bonnes photos, certaines même très bonnes, mais aucune structure. Les liens ne se tissent pas, je n’identifie pas encore de direction dans ce travail qui part dans tous les sens. Pendant cette journée, j’ai senti monter la pression, j’ai conscience que quelque chose est en train de se passer. J’ai trouvé une place différente des autres journaleux qui le suivent. Je suis là, mais à une autre distance, à ma place. Je n’en suis pas encore conscient, mais ce lundi vient de marquer un tournant. Je n’aurai plus besoin de courir, les photos arriveront à moi et, assez rapidement, ça va commencer à se voir, se savoir. De plus en plus, je serai encerclé de photographes, caméras. Eux aussi ont senti que j’avais compris un truc, alors j’ai mis un 21mm pour les intégrer dans le cadre. Le travail sur Sarkozy et son équipe est devenu un travail sur Sarkozy, sa com’ et les médias. Ça ne s’est pas fait tout seul ; j’ai tout lu sur le personnage et son équipe, livres, articles… Je connais sa vie par cœur, son enfance à la Plaine Monceau Neuilly, sa mère, son père, les grands parents, Peretti, ses études, sa carrière, Human Bomb, Pasqua, Chirac…

Ce jour-là, nous avons eu droit au grand numéro ; ballade en RER, visite des « cités » de Noisiel –77- et, en fin de journée, le pompon, visite de la gendarmerie de Dourdan. Un lieu paumé dans une zone industrielle au bout d’un champ de betteraves. Tout le monde est claqué ; photographes, baveux, cadreurs, preneurs de son. Sarko a de la ressource, je dois le reconnaître.
Une arrière-salle est improvisée salle de presse dans ce commissariat. Je ne suis pas forcément bien placé, baissé pour laisser travailler les autres au-dessus de moi. C’est aussi là-dessus que j’ai gagné la bataille, aidé les confrères dans la mesure du possible, mais beaucoup n’ont pas apprécié, bizarre. J’ai passé la journée l’œil collé au viseur ; tous les photographes, beaucoup de journaleux sont partis ou sortis en griller une sur le parking. À part les baveux il ne reste quasiment personne dans la salle. Je ne lâcherai pas. On m’a toujours dit « le premier qui lâche a perdu ». C’est vrai.
J’ai mal aux genoux, j’ai chaud, j’ai soif, mes yeux ne voient plus rien. Je suis dans un état de fatigue totale, exactement là où je voulais en venir. Cet état est pour moi le meilleur, toutes mes défenses tombent, je deviens une véritable éponge à vibrations. Je visualise plus ou moins cette image. Sarko n’est plus ministre de l’Intérieur, le gars rassurant qui lutte contre l’insécurité. Lui aussi est fatigué, ses paupières tombent, son regard est vide et son visage est fermé. Il a bien donné, il a froid. On lui passe son pardessus, qu’il ferme, clac… je clique, je l’ai. Je sais que je viens de gagner.
À côté de lui un flic au regard vide, sans expression, lui en commandant de police tendance « gestapo », des barrières partout entre lui et moi, entre nous le peuple …et le pouvoir. Et quel pouvoir ! Celui de la police. Je viens en un instant de débloquer plus d’un an de travail.
Ce simple clic vient de structurer toute la série. J’ai la colonne vertébrale et surtout j’ai compris comment je vais devoir bosser. À compter de ce jour, dans la guerre de l’image, j’ai gagné, il a perdu. Plus personne ne s’opposera à moi, où que je sois, j’aurai la bonne photo. Tous les photographes l’ont compris, ils passeront leur temps à essayer de voir ce que je vois, être là où je suis, où je serai. À partir de cet instant aussi, la presse me tournera le dos, en coulisses Louvrier -son chargé de com’- a fait son travail. Peu importe, je ne gagnerai pas d’argent, j’y serai de ma poche, black-listé dans de nombreux canards. Adieu les gars, j’irai voir ailleurs, là où l’herbe est plus verte.

On m’a souvent demandé pourquoi j’ai travaillé en noir en blanc sur ce sujet, étant jusque-là connu pour mon travail de presse en couleur.
Bien entendu, j’avais déjà eu l’occasion de photographier de nombreuses personnalités et évènements politiques pour la presse, pris des photos publiées dans des journaux et magazines, dans le but de tirer l’œil du lecteur vers le texte. Contrairement à la croyance, il n’y a aucune bataille entre la photo et le texte dans la presse. Les groupes de presse choisissent ce qu’ils veulent publier, écrivent, recadrent et légendent les images suivant leur propre angle.
En commençant ce travail, je savais tout ça. J’avais plus ou moins terminé ma série sur le périf parisien, mon esprit, mes yeux étaient disponibles pour une nouvelle aventure. J’ai été saisi par la suivante : le Sarko-Show.
Dès ce moment, j’ai eu envie d’être le maître de mon travail, d’être celui qui décide, et non celui qui subit. Je connais la logique et l’efficacité du marketing politique. La mise en scène devait être contrée ; la lumière devait être mon atout, pas la leur. J’irais me placer où je le déciderais, regarder là où je l’aurais choisi, poser mon regard comme je l’aurais senti. Ces zones sont peu ou pas éclairées, impossible de shooter en couleur, le résultat étant invendable. La presse politique est une mise en scène, des sorties, rencontres, un podium avec les couleurs en arrière-plan qui donnent une composition parfaite, facile, une bonne lumière sur le pupitre, chaude, régulière, 125è F 8 à 400Asa. Regarder ailleurs m’imposait de changer mes paramètres, alors j’ai repris ma liberté de photographe et suis passé en noir et blanc. Un avantage supplémentaire car, comme la plupart des photographes de ma génération, j’aime le noir et blanc. Je connais ses avantages, ses limites, ses qualités.
L’inconvénient était le peu de rentabilité liée au noir et blanc du côté presse mais, de nouveau, peu importe. Sarko m’a permis de prendre mes distances avec un milieu qui ne me convenait plus ; merci Sarko. Depuis, je ne suis plus jamais revenu à la couleur, la photo noir et blanc m’a accueilli à bras ouverts et avec elle les plaisirs du tirage, de l’expérimentation en chambre noire, le calme…

Lors de la passation de pouvoirs à l’Elysée, Véronique W. - chargée de la presse - est venue me voir et m’a reparlé de cette fameuse journée et de ma lutte avec les services d’ordre et de presse. Elle venait d’arriver, c’était son premier jour et avait assisté de loin à la tension. Elle m’a dit que je lui avais fait un « peu peur », leur donnant l’impression que j’allais être difficile à gérer. Par la suite, elle avait constaté qu’il n’en était rien, que j’étais finalement cool, très à part, mais respectueux et plutôt sympa.
Elle m’a lancé : « c’est bien pour toi, tu vas pouvoir commencer à gagner de l’argent, tu fais désormais partie des photographes Élyséens ». C’est là que je lui ai répondu que je venais de terminer mon travail, que je comptais passer à autre chose. Je les ai tous remerciés et suis parti. Je pense qu’aucun d’entre eux n’a compris. Véronique et moi nous sommes quittés. Elle m’a dit d'embrasser ma fille de quatre ans, dont elle savait que j’étais éperdument amoureux.